Amad est l'un des fondateurs de l'association Au-delà des mots (ADM) créée à Clichy-sous-Bois après la mort de Zyed et Bouna dans un transformateur électrique il y a un an. Il a couché sur le papier ses 22 années passées à Clichy, "où on a entassé les immigrés dans des HLM et laissé les choses se dégrader". Son livre intitulé "Clichy, j'ai mal à la France" n'a pas encore trouvé d'éditeur mais pour le jeune homme de 25 ans, "l'important c'était d'écrire".
Tout nouveau, tout beau
"Je suis arrivé du Sénégal en 1983, j'avais trois ans. Avec mes parents, on s'est installé à Montfermeil, ça nous changeait beaucoup. Au début, on trouvait ça beau. Il y avait la curiosité de la nouveauté. En grandissant, je me suis dit que j'avais beaucoup de chance de vivre dans un pays et d'être dans une école où il y avait plusieurs ethnies, des gens de toutes les couleurs, parlant toutes les langues... C'est l'âge où tout va bien, où l'on te considère comme Français."
La désillusion
"Et puis tu grandis et là, des barrières dont tu ne soupçonnais même pas l'existence se dressent. Tu es au collège et tu perds toute illusion quand les profs te proposent systématiquement un BEP ou un CAP en te disant "Là tu vas pouvoir gagner de l'argent". Comme si tu n'étais pas assez bien pour les filières générales. Alors à 16 ans, j'ai choisi un CAP pâtisserie. J'ai frappé à toutes les boulangeries du coin pour pouvoir faire mon apprentissage. Souvent on me répondait "vous vous êtes sûrement trompé de métier. A l'époque je ne comprenais pas vraiment ce que ça voulait dire. Et puis un jour j'ai réalisé que c'était ma couleur de peau qui dérangeait parce qu'un noir dans une boulangerie ça ne fait pas bien. Heureusement, un patron a finalement bien voulu de moi. Mais son commerce a été racheté et quatre mois après, le nouveau proprio me mettait à la porte. Je me suis retrouvé au chômage."
Les combines
"Mon chômage n'était pas bien épais mais un jour, il s'est quand même arrêté. Toi, tu as envie de travailler mais tu ne trouves pas. C'est refus sur refus. Forcément un jour tu te décourages et parce qu'il faut bien gagner sa vie, tu cèdes à la facilité, aux petites conneries, aux petites combines. J'ai neuf frères et sœurs et chez nous, il faut s'assumer très tôt. Je refaisais des voitures accidentées dont il fallait trouver les pièces ici et là. Et c'est l'engrenage : le quartier, les affaires, le quartier des affaires.... On ne m'a pas laissé le choix. Peut-être que les choses se seraient passées autrement si j'avais pu continuer mon apprentissage, qui sait ?"
Les journées dans les halls
"Tu traînes avec tes copains qui vivent la même galère. Nos quartiers sont laissés à l'abandon. Et parce qu'il n'y a pas de lieux de rencontres, les jeunes se retrouvent dans les halls d'immeuble. Tu y as ta place attitrée comme tu aurais ta place de parking, tu restes si longtemps et si souvent dans cette cage d'escalier que tu ne sais plus très bien faire la différence entre les jours de la semaine. Quand on se retrouve à plusieurs comme ça, on se demande comment s'en sortir, comment demain on sera amené à être des gens."
La police
"Les policiers, ils pratiquent le harcèlement moral. Ils te contrôlent trois fois par jour en te répétant que tu n'es qu'un moins que rien. Avec nous, ils font du chiffre. Si tu n'as pas ta pièce d'identité sur toi, c'est la garde à vue directe. Ca ne fait pas de toi un délinquant ! Parfois on a aussi eu des problèmes parce qu'on parlait trop fort dans le bus. A l'époque, on ne réalisait pas que le mec venait de se faire une journée de 10 heures et qu'il avait envie d'être au calme."
Les émeutes de novembre 2005
"A l'époque, j'étais déjà dans le monde associatif, un environnement où tu veux aider ton prochain alors forcément, ces violences m'ont choqué. J'ai essayé de me démener. Je suis allé voir ces jeunes en leur disant que, oui, on avait tous été attristés par la mort de Zyed et Bouna mais que brûler les voitures ne les ferait pas revenir. La meilleure façon était de lutter pacifiquement en prenant sa carte d'électeurs pour créer un contrepoids. Mais là leur réponse c'était : "pour voter quoi ? Les hommes politiques, ce sont tous les mêmes". Les émeutes n'étaient pas la meilleure solution mais comment faire quand le gouvernement est sourd ? Certaines élites ont armé idéologiquement ces jeunes en leur disant que tant que tu ne casses pas ou tu ne brûles pas, on ne t'écoute pas. Là, on a parlé des jeunes de banlieues, on les a écoutés mais pas forcément entendus. On a débloqué de l'argent mais pas suffisamment. Il faut vraiment que les politiques fassent attention parce que rien n'a vraiment changé et ça peut re-péter à tout moment."
Son message
"Le problème c'est que bien souvent les médias parlent des banlieues quand ils ont des images de jeunes qui lancent des "nique la police". On voit rarement des choses positives dans la presse et pourtant elles existent. Les Français sont comme anesthésiés devant leur écran, ils avalent tout ce qu'on leur dit. Moi, je voudrais qu'on entende plus souvent que cette jeunesse existe, qu'elle est créative. Il faut militer dans le bon sens, s'intéresser aux habitants, arrêter de dire que ces jeunes sont des moins que rien. Là, ils prendront conscience de ce qu'ils valent et prendront confiance en eux."